Humeurs

Histoire de troubles du comportement alimentaire

Un nouvel article très perso. Parce que ce n’est pas un tabou, ni une honte. Parce que j’ai déjà évoqué ce point au détour de plusieurs articles. Parce que sans me définir, ça fait partie de moi, de mon histoire et de mon présent. Je ne m’en suis jamais cachée, j’ai souffert d’anorexie et j’en garde certaines stigmates. J’ai envie de vous en parler sans fausse pudeur.

Gamine, j’étais rondelette. Je viens d’une famille où l’on dit « il vaut mieux faire envie que pitié » en te resservant une part de poulet rôti et où le chocolat devant la télé est un rituel quotidien. Le pédiatre tiquait un peu en me pesant mais rien de plus. Puis la puberté et ses bouleversements hormonaux. J’ai été réglée assez tôt, à 11 ans – deuxième semaine de 6ème et mon embonpoint est devenu de plus en plus prononcé. J’avais des seins, des hanches, du cul et j’étais super mal à l’aise avec tout ça. J’enviais les filles minces du collège et du cours de danse sans trop savoir quoi faire. Les mois passaient et je grossissais. Je me rappelle la sensation d’être boudinée dans mes fringues à me donner envie de vomir et d’attaquer mes cuissots à coups d’ongles, de celle d’être trop lourde pour me mouvoir normalement au cours d’EPS, des démoralisants essayages de vêtements taille 42-44 chez Zara… Contrairement à ce que j’ai lu récemment, on ne souffre pas d’être gros(sse) à cause de la grossophobie (terme inconnu il y a 20 ans) ni à cause des images des magazines mais du fait même d’être gros(sse). Mes parents voyaient, mais ne faisaient rien.

Et puis un jour, en 3ème, je crois, je me suis pesée : 75 kg pour 1m60. J’ai alors supplié ma mère de m’emmener voir un nutritionniste, ce qu’elle a bien voulu faire. J’en suis sortie avec un régime qui me semble aujourd’hui encore très raisonnable surtout en pleine adolescence. J’ai commencé par le suivre à la lettre, avec quelques écarts, puis de plus en plus scrupuleusement. Ça marchait bien. Doucement mais surement, j’ai perdu du poids. Je me voyais encore grosse mais le regard des autres sur moi changeait. Et puis, à un moment, au début de la 1ère, tout s’est emballé, je croyais contrôler mais j’ai perdu les pédales et ai supprimé de plus en plus d’aliments. À un stade, je me nourrissais essentiellement de poisson bouilli et de légumes vapeur. En quelques mois, je suis passée de 55 kg à 37kg. J’avoue que j’ai un peu perdu le fil des événements. J’avais froid tout le temps, j’étais épuisée, l’ambiance à la maison devenait de plus en plus délétère. Mes parents ne comprenaient pas ce qui m’arrivait. Je passais mon temps à l’infirmerie du lycée ou chez le CPE qui, lui avait bien compris et veillait au grain, tout comme ma formidable prof de lettres. Celle-ci ainsi qu’une amie de ma mère ont alors alerté mes parents et l’ont orienté vers le service pédo-psy de l’Hôpital Montsouris au service du Pr. Jeammet . J’ai terminé mon année bon an mal an, en manquant beaucoup les cours et en essayant de m’enfuir à chaque RDV chez le psy… Un été glacial (1999) s’est passé. Je devais voir le médecin toutes les semaines pour contrôler mon état et essayer d’éviter l’hospitalisation. Je me suis inscrite au CNED pour l’année de terminale, je passerai le bac en candidat libre.  Réveillée par des frissons et l’entrechoquement de mes os à l’aube, je révisais le matin en buvant des litres de thé et je faisais de longues marches dans Paris l’après-midi. Souvent, je me perdais. À la maison, ça oscillait entre pitié et incompréhension, même si mes parents étaient inquiets et tâchaient d’être à l’écoute. Dans la famille, j’étais un mouton noir, sinon une bête de foire. Je consultais toujours à l’hôpital et ai pu rencontrer, en dehors, quelques charlatans en médecine douce – je me rappelle d’un qui voulais absolument que je prenne des bains de lait (!!!) et préconisait un traitement basé sur des tisanes (!!). Et puis un jour, suite à une consultation avec le Pr. Jeammet, qui perdait patience, j’ai eu une sorte de déclic, il fallait que je m’en sorte. Tout n’est pas revenu du jour au lendemain mais je suis retournée au restaurant, j’étais curieuse de bouffe et je parvenais à assouvir cette faim qui ne m’avait pas lâchée pendant des mois. J’ai petit à petit repris un peu du poil de la bête même si je restais fragile, souvent affamée et que je n’avais plus mes règles depuis un moment. J’ai passé mes années de fac à essayer de combler ma faim sans trop prendre de poids, à mentir un peu aux autres et à systématiquement manger avant les fêtes pour éviter les mauvaises surprises. Ça a continué avec petit à petit, les mensonges en moins. J’en ai eu assez de prétexter une gastro pour zapper une invitation à manger. Petit à petit, j’ai trouvé un équilibre, précaire peu-être mais un équilibre quand même. Je me suis remise au sport doucement ce qui m’a fait le plus grand bien. Les années ont passé. La thèse, puis les premières années d’adulte. Avec des moments OK puis d’autres où je tendais à retomber en me rattrapant sans cesse au branches. Avec le début de la trentaine, j’ai pris un peu de poids, vite reperdu avec davantage de sport – c’est à ce moment là que je me suis mise réellement au fitness et au yoga. Je sais très bien qu’il s’agit d’une sorte de compensation de mes troubles alimentaires mais, au moins, j’y prends du plaisir. En parallèle, mes soucis de ventre sont arrivés. J’ai éliminé le gluten puis tout ce qui me rendait malade (laitages, œufs…).

Aujourd’hui, j’ai 35 ans. 50 kg voire un peu plus. Plus heureuse dans ma vie que jamais. Pourtant, je rage toujours si je prends quelques kilos, je me trouve toujours trop grosse, j’ai des rituels alimentaires un peu bizarres vus de l’extérieur, je consomme des huiles végétales comme d’autres prendraient des médicaments et vous ne me ferez jamais manger un gâteau au chocolat (mais je veux bien y goûter une mini cuillerée). Je tiens férocement à ma routine sportive même si j’ai appris à l’alléger. Je sais que mon corps a morflé de cette période de disette à la fin de l’adolescence.

Je vais bien, assurément, mais je ne suis pas guérie à 100%. Le serais-je un jour ? Franchement, je n’en sais rien. Je crois que je suis passée de l’anorexie à ce que l’on appelle « restriction cognitive ». Ça ne m’empêche plus de vivre. C’est chiant parfois mais je gère (j’ai envie de dire « on » gère parce que mon mari est très engagé dans l’affaire). Je ne me cache plus et je crois que l’anorexie sans la culpabilité et sans les tabous, c’est déjà moins lourd.

1 Comment

  1. Poignant, émouvant, courageux…. Un chiffre résume en lettre de feux cet article : 37.(d’un ami qui est passé de 100 kgs à 87 et de 5x trop de triglycérides et 3x trop de mauvais cholestérol à tout OK uniquement par régime et marche parce que sa cardio lui a dit qu’il allait bientôt battre le record de… son papa (il avait 45 ans, son papa est mort d’infar à 52) aujourd’hui il a dépassé son papa de 8 ans).

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