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« L’ironie de l’évolution »- chronique et interview de Thomas C. Durand

Comment expliquer que, malgré le consensus scientifique, bon nombre de personnes n’adhèrent pas à la théorie de l’évolution? Comment comprendre le fait que, malgré l’évidence des strates géologiques et des fossiles, 40% des américains croient que la Terre a 6000 ans et prennent la Bible pour un livre de sciences naturelles et d’histoire? Comment envisager que parmi les 80% de français qui adhèrent à une explication évolutionnaire de l’histoire naturelle, une majorité a une vision erronée du darwinisme et tend davantage vers une vision lamarckiste des choses où la Nature (forcément bonne, bien faire et orientée vers un but) a remplacé Dieu?

C’est tout l’objet du livre « L’ironie de l’évolution » de Thomas C. Durand, docteur en biologie végétale et également co-créateur et co-animateur de la chaîne Youtube « La Tronche en biais« .

Adoptant un angle de vue original, loin des attaques frontales envers les créationnistes, Thomas C. Durand s’inscrit avant tout dans une démarche compréhensive d’un phénomène qui, somme toute, pose problème aujourd’hui en termes, notamment, de rejet de la science.

Il consacre une première partie (complexe mais fort utile) à mettre les choses au point concernant la théorie de l’évolution et en quoi ses implications peuvent être l’objet de réticences. Il en vient ensuite à considérer les biais cognitifs qui amènent les créationnistes à récuser le darwinisme mais aussi vous ou moi à avoir des difficultés à appréhender pleinement la théorie de l’évolution et plus largement la résistance de beaucoup aux théories scientifiques.

Le fait est que la théorie de l’évolution est contre-intuitive et va à l’opposé de la pensée commune. Les biais essentialiste et téléologique, l’illusion d’agent et la dissonance cognitives constituent autant d’obstacles à son acceptation et à sa compréhension. L’ironie est que ces biais, qui sont des « fossiles de l’histoire de notre psyché » s’expliquent justement…par des mécanismes évolutionnaires. Notre raison, qui s’est adaptée à la grande complexité des interactions sociales, se retrouve, aujourd’hui, démunie face aux concepts scientifiques et nous induit parfois dans l’erreur.

La religion, que l’on peut elle-même considérer comme une adaptation darwinienne, met les croyants en porte-à-faux vis à vis de la théorie de l’évolution et constituent, par la même, un obstacle massif à son acceptation.

Passionnant, ce livre ne s’adresse pas uniquement aux féru·e·s de sciences naturelles. Il offre non seulement une mise en perspective claire de cette théorie de l’évolution que nous comprenons mal mais également, et avant tout, une plongée dans notre psyché et sa compréhension. Il permet, avec intelligence et (pourquoi pas?) une certaine bienveillance de mieux appréhender des convictions qui peuvent semblent bien éloignées des nôtres -et pourquoi on a autant de mal à discuter avec ceux et celles qui y adhèrent mais également notre propension à adopter intuitivement certaines positions. Les résistances à l’égard de la théorie de l’évolution ici envisagées pourront sembler être un exemple extensible à bien des égards aux thèses complotistes qui font florès actuellement. Plutôt salvateur.

 

Quelques questions à Thomas C.Durand

Comment t’es venue l’idée d’écrire ce livre?

Après des années d’échanges et de dispute sur les forums contre des créationnistes, j’ai fini par cesser d’argumenter pour me demander pourquoi rien ne les convainc. Je me suis documenté sur les croyances, les biais cognitifs. Et au fur et à mesure, j’ai voulu mettre en forme ce que j’avais appris. Et au bout de 3 ans, ça a fait un livre.

 On a tendance à se moquer des créationnistes… À raison?

On doit pouvoir se moquer des idées des créationnistes, mais sans les prendre pour des crétins. Plus on est intelligent, plus on trouve de raisons de croire ce qu’on veut croire, même quand c’est faux. C’est plus utile de leur demander ce qu’ils ont réellement compris de la théorie pour voir où est le hic.

On comparera volontiers les créationnistes aux complotistes et autres antivaxx, tu confirmes?

Il y a à mon avis beaucoup de points communs entre créationnisme et conspirationnisme : les mêmes besoins psychologiques auxquels on répond avec les mêmes types de réponse : entité cachée et toute puissante, plan immense centré sur le croyant, monde sans hasard ni coïncidence, etc

Est-il possible de lever les biais cognitifs aux sources de leurs croyances ou la discussion est-elle perdue d’avance?

On ne se débarrassera jamais des biais, surtout pas par la confrontation. Mais on peut aider les gens à agir avec plus de méthode, et en général les gens comprennent les mérites d’avoir un peu de méthode, ce qui permet d’avoir un point de départ commun sur lequel élaborer… a condition d’avoir du temps à y consacrer.

  La religion est-elle nécessairement opposable à la science?

Toute position dogmatique est incompatible avec la pensée scientifique, mais l’humain est capable de tolérer tout un tas d’incohérences, et nul n’est forcé d’appliquer la science à tous les aspects de la vie.

Tu expliques que les frontières entre l’homme et l’animal sont plus que ténues. Le veganisme serait-il une position finalement plus scientifique que mystique?

Le véganisme est une position éthique fondée sur la prise en compte de la souffrance animale, elle peut donc être rationnelle et justifiable d’un point de vue scientifique, même si c’est toujours arbitrairement que l’on trace une ligne entre ce qu’on s’autorise à exploiter et manger et ce qu’on ne s’autorise pas à exploiter et manger.

« L’ironie de l’évolution », Thomas C. Durand, Éditions du Seuil.

À voir également: la Tronche en live sur les musées créationnistes américains

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